
Pendant longtemps, l’argent a été présent dans nos vies sans jamais être expliqué.
Il était là, en arrière-plan. Dans les sacrifices des parents. Dans les silences. Dans les interdictions. Mais rarement dans les discussions.
En Afrique — et plus largement dans les sociétés africaines et diasporiques — on apprend très tôt à travailler, à tenir, à endurer. Mais on apprend tard, très tard, à comprendre l’argent : comment il circule, comment il disparaît, comment il peut se multiplier ou se retourner contre nous.
C’est à partir de ce constat qu’est née une discussion entre Teddy, fondateur de Paykko, et Walid Sultan Midani, entrepreneur tunisien et pionnier de la technologie et du jeu vidéo dans la région. Une discussion sans mise en scène, sans discours préparé. Une discussion comme on en a rarement, parce qu’elle touche à quelque chose de profondément intime : notre rapport à l’argent.
Le premier souvenir de Walid n’a rien d’exceptionnel, et c’est précisément ce qui le rend révélateur. Enfant, son père lui donnait toujours un peu d’argent avant de sortir. Non pas pour consommer, mais « au cas où ». Au cas où il se perdrait. Au cas où il aurait faim. Au cas où il faudrait rentrer seul.
À une époque sans téléphone portable, l’argent jouait un rôle simple et fondamental : celui d’une assurance minimale contre l’imprévu. Il n’était ni symbole de réussite ni outil d’ascension sociale. Il était un filet de sécurité.
Ce rapport presque instinctif à l’argent — comme protection plus que comme ambition — façonne durablement la manière dont on va le percevoir plus tard.
À douze ans, Walid vit une expérience que beaucoup ne connaîtront qu’à l’âge adulte : il gagne de l’argent par lui-même. Une présentation HTML réalisée pour une banque, un paiement conséquent pour l’époque, et une prise de conscience silencieuse mais décisive.
L’événement en lui-même importe moins que ce qu’il révèle : l’argent n’est pas seulement ce que l’on reçoit en échange d’un temps contraint. Il peut aussi être la conséquence directe de la valeur que l’on produit.
Ce basculement est crucial. Il marque la fin d’un rapport passif à l’argent et le début d’une relation active, presque expérimentale.
Quelques années plus tard, au lycée, cette intuition se transforme en pratique. Walid revend des jeans achetés dans les souks. Rien de spectaculaire. Mais suffisamment pour comprendre des mécanismes que peu d’adolescents apprennent :
Ce n’est pas la somme qui compte, mais le sentiment qui l’accompagne : celui de ne pas dépendre entièrement de l’argent parental. Une liberté discrète, mais structurante.
Face à ce parcours, Teddy oppose le sien. Plus classique. Études, emploi stable, intéressement salarial. De l’argent qui arrive régulièrement, presque mécaniquement.
Mais sans compréhension du mécanisme sous-jacent.
Chaque année, ces sommes sont dépensées sans stratégie, sans projection. Jusqu’au jour où la comparaison devient inévitable : un collègue, arrivé au même moment, a laissé cet argent investi. Résultat : plusieurs dizaines de milliers d’euros.
La révélation est brutale mais lucide. Le problème n’est pas l’absence de revenus. C’est l’absence de lecture. Sans compréhension, l’argent traverse la vie sans laisser de trace.
La discussion dérive alors vers une confusion très répandue : celle entre épargne et sécurité. Dans un contexte d’inflation, laisser son argent immobile donne l’illusion de la prudence tout en produisant, en réalité, une perte progressive de valeur.
L’investissement, ici, n’est pas présenté comme un acte spéculatif ou réservé à une élite financière. Il peut être local, concret, presque banal : un taxi, un commerce, un service, un projet agricole.
Investir, ce n’est pas jouer. C’est accepter que l’argent circule pour créer quelque chose de réel.
À ce stade, un autre sujet s’impose : la pression sociale. Acheter une maison. Une voiture. Afficher une forme visible de réussite. Des injonctions profondément ancrées dans les sociétés africaines.
Mais ces modèles hérités des décennies précédentes ne sont plus toujours adaptés aux réalités économiques actuelles. Acheter trop tôt, s’endetter trop longtemps, se fixer géographiquement trop vite peut limiter les trajectoires bien plus qu’il ne les sécurise.
Il ne s’agit pas de rompre avec la famille, mais de réinterroger les récits de la réussite qu’on nous a transmis.
Aujourd’hui, explique Walid, son rapport à l’argent est structuré autour de quelques priorités simples :
L’argent devient alors un levier, pas une destination.
Today, Walid explains, his relationship with money is structured around a few simple priorities:
Money then becomes a lever — not a destination.
